COMMENT SE PASSE LA SOUTENANCE DE THÈSE ? RETOUR SUR EXPÉRIENCE

Aujourd’hui, je voudrais parler de mon expérience de la soutenance de thèse. Je souhaite en parler car c’est un évènement que les doctorants mystifient beaucoup, c’est un moment auquel on pense tout au long du doctorat, sans parvenir à se l’approprier ni à l’aborder clairement dans notre esprit.

Alors, comment se passe la soutenance de thèse ? Je ne sais pas si vous avez déjà pensé à des évènements futurs censés marquer votre vie : le mariage, la naissance d’un enfant, ou le fait d’être adulte quand on a dix ans, à ce qu’on fera plus tard, à ce qu’on aimerait devenir, ce genre de choses. Moi, ce sont des choses que j’ai beaucoup imaginées et pour certaines, que j’imagine encore toujours malgré moi.

Et par moments, je me dis : si ça se trouve, je ne vivrai jamais ces moments. Mais ça ne m’empêche pas de les imaginer, d’en avoir des images claires dans mon esprit. La soutenance, ça a toujours été autre chose. Je ne sais pas pour vous mais pour moi, la soutenance était censée marquer ma vie. Elle était censée être le jalon qui me permettrait de devenir docteure, d’obtenir mon doctorat, et pour moi c’était important parce que j’avais l’impression que cela changerait quelque chose de moi, de mon identité.

On a tous une raison de faire un doctorat. Souvent, on a une passion pour un sujet mais au fond, il y a autre chose. Avoir un doctorat, qu’est-ce que ça fait ? Qu’est-ce que ça fait d’être docteur ? Est-ce qu’on va mieux me considérer ? Est-ce qu’on va plus me respecter ? Est-ce que ça va changer mon quotidien ? Que penserais-je de moi si je devenais vraiment docteure ? Est-ce que je me respecterais davantage ? Est-ce que je me sentirais plus légitime ?

Vous savez, j’ai assisté à plus de soutenances de thèses que je n’ai assisté à des mariages, et je ne suis pas mariée. Pourtant, je peux mieux imaginer mon mariage que je n’ai jamais pu imaginer ma soutenance de thèse. Je peux mieux imaginer le fait de devenir maman que je n’ai jamais pu imaginer le fait de soutenir ma thèse. Pourtant, je ne crois pas que me marier changera mon identité ou mon statut dans la société, alors que je le pensais vis-à-vis de ma soutenance.

Est-ce que vous aussi ?

Quand j’ai soutenu ma thèse, je travaillais dans une entreprise où je m’étais fait embaucher en CDI quelques mois plus tôt. J’avais enfin acquis cette fameuse sécurité de l’emploi, je gagnais bien ma vie, j’avais complètement changé de quotidien. J’en avais eu besoin lorsque j’avais fini d’écrire le manuscrit. Je l’ai déjà raconté, j’ai tout quitté au moment où j’avais fini mon manuscrit : mon conjoint, le lieu où je vivais, mon entourage, tout. Sans l’avoir voulu, tout cela s’était fait naturellement.

Dès lors que j’ai eu fini d’écrire mon manuscrit, c’était comme si tout le reste aussi s’était fini. J’y pense souvent, car je pense que je cherche encore à comprendre ce qui s’est passé entre le moment où j’ai décidé de finir d’écrire cette thèse et celui où je l’ai soutenue – cela représente une période de six mois durant laquelle ma vie s’est complètement transformée.

Donc, je travaillais dans cette entreprise depuis quelques mois. C’était l’œil du cyclone ; j’avais passé un été calme après avoir tout quitté ; j’étais célibataire, j’avais un vrai travail, j’avais un appart que j’aimais et j’attendais ma soutenance de thèse. De temps en temps, mon directeur m’écrivait un mail. Il me disait : « il faut réécrire telle partie » ou « il manque une référence à telle page » ou encore « il faut qu’on se voie pour discuter de la soutenance ». C’était le mois de septembre. Je répondais vaguement et je faisais le minimum.

Il y avait une partie qui ne convenait pas. Au lieu de la réécrire, je l’ai supprimée complètement. Rayée de la carte. Quand j’ai relu le sommaire de ma thèse, je me suis rendue-compte que c’était mieux comme ça, que les parties s’enchainaient mieux et que c’était plus logique ; mon directeur en a convenu lui aussi. Ce n’était pourtant pas mon intention. Six mois plus tôt, j’aurais réécrit cette partie, j’aurais repoussé la date de la soutenance, j’aurais ressorti les livres, j’aurais lu, cherché ; je ne l’aurais jamais supprimée. Là, c’était la seule chose à faire.

Dans mon nouvel appartement, les livres sont restés dans les cartons pendant des mois. Chercher une référence revenait à faire de la spéléologie dans la vingtaine de cartons de livres. Je ne voulais pas les déballer, je m’y refusais. C’était fini. Le cordon ombilical était coupé, je n’avais plus rien d’organique à donner pour cette thèse. Quelques jours avant la soutenance, j’ai rencontré quelqu’un – mon conjoint depuis. Pour sa première venue chez moi, j’ai déballé les cartons de livres parce que je ne pouvais plus les laisser là, empilés derrière ma porte d’entrée. Qu’en aurait-il pensé ? Qu’aurais-je dit ? Je ne savais pas moi-même quoi en penser et surtout, je voulais éviter le sujet.

La veille de la soutenance, je travaillais. En arrivant au travail, j’ai fait un malaise, une grosse crise d’angoisse. J’étais tellement stressée que j’étais incapable de faire quoi que ce soit. Je n’arrivais plus à respirer, je ne voulais plus respirer. Pourtant, j’allais très bien le jour précédent. Le calme était rompu ; le cyclone était toujours là. Il guettait depuis tout ce temps et il s’apprêtait à tout ravager. Mon employeur a dû appeler ma mère parce que je n’étais même pas capable de rentrer moi-même. Tu imagines ? À trente ans, ma mère est venue me chercher au travail, elle m’a emmenée chez le médecin et j’ai dormi chez mes parents la veille de ma soutenance de thèse.

Le jour de ma soutenance, c’était le fameux jour. Juste, le jour que je n’avais jamais pu imaginer. Le jour-néant, le jour-flou, celui qui allait probablement faire trembler la Terre, me faire crever le plafond de verre, m’anéantir, me propulser dans l’au-delà. C’était comme le jour de ma mort, un jour qu’on ne peut pas imaginer parce qu’on ne sait pas ce qu’il y a après. Ce n’était pourtant qu’une soutenance, un examen, enfin, qu’est-ce qui se passait avec cet évènement ? Pourquoi se mettre dans un état pareil ? Après tout ce que j’avais traversé dans ma vie durant mes trente ans sur Terre, comment cette soutenance pouvait-elle me mettre au tapis de cette manière ? C’était un mystère.

J’avais quelques amis et mes parents qui étaient présents. C’était calme, ils étaient souriants, mon père avait ramené des caisses de champagne. Il y avait un petit air de fête dans l’air ; il n’y avait plus qu’à passer ce moment, et tout serait enfin terminé.

Et je l’ai passé, ce moment.

Dans la salle, c’était calme. Le président du jury était en retard, les minutes me paraissaient être une éternité. Puis ça a commencé. J’ai fait ma présentation, les choses se sont enchaînées. Premier juré, excellent, quelques remarques sur les traductions ; second juré, remarquable, excellent travail, aucune remarque négative ; dernier juré, il dort. Je vous jure que c’est vrai, il dormait pendant que le précédent terminait. Le malaise.

Quelques instants après, c’était à lui de parler. C’était le président du jury ; après un instant de silence, il s’est soudain réveillé et il s’est mis à parler, mais il avait tellement de choses à dire que c’était complètement déroutant. Il avait des tonnes de choses à dire, et ce que je n’ai pas compris tout de suite, c’est que toutes ces choses ne m’étaient pas adressées, elles étaient adressées à mon directeur, elles visaient mon directeur et non mon travail. C’était un petit règlement de comptes sympa, sans pression, sans agressivité donc je ne l’ai pas identifié, et c’est là que j’ai commencé à noter.

Je n’avais pas assez de pages pour noter tout ce qu’il disait, toutes les questions qu’il posait, c’était flou, j’étais lessivée, et je devais noter, noter, et je me répétais « comment vais-je pouvoir répondre, que vais-je pouvoir répondre, je n’ai pas la réponse à cette question, je n’ai aucune idée de ce dont il parle, je ne sais même pas comment ça s’écrit, c’est quoi cette question, mais où va-t-il, est-ce de mon travail qu’il parle, je n’ai jamais entendu parler de ce truc-là, mais comment a-t-il fait pour se réveiller aussi vite, ma soutenance est foutue, comment j’ai fait pour passer à côté, je ne serai pas docteure, je ne comprends rien à ce qu’il dit, je vais passer pour une conne, il faut que j’allume l’ordi, il faut que je tape ce mot pour savoir ce que c’est, comment je fais, derrière-moi ils vont voir que je ne sais pas l’orthographier, comment me sortir de là » et je notais, je notais, pour me donner une contenance que je n’avais pas.

À un moment, j’ai relevé la tête et je l’ai vu, il parlait tout seul sans me regarder et le second juré dormait lui aussi. « C’est une plaisanterie, qu’est-ce que c’est que ce moment, je rêve ou c’est réel, qu’est-ce que je fais ? » Et je me disais « je suis au premier rang, je ne vois personne, le public est derrière moi. Juste derrière moi il y a mes parents, il y a mes amis, il y a des gens du labo, il y a des inconnus, ils assistent à ce qui est pour moi un moment déterminant, les jurés dorment ou parlent tous seuls, et je n’ai aucune idée de ce que je vais bien pouvoir raconter après ce flot de paroles. » C’est quoi ce moment ?

C’était juste une soutenance de thèse comme il s’en passe des centaines chaque année. Il n’y a que les doctorants qui ne vivent ça qu’une fois. Eux, qui étaient tous en fin de carrière, ils s’en fichaient. C’était juste une soutenance de thèse. Toi, c’est ton moment mais eux, ce ne sont pas tes invités, ils ne sont pas à ton mariage, ils ne vivent pas cela avec toi, ils boivent une coupe et ils repartent à la gare, tu ne les reverras plus jamais, et même si tu l’ignores encore, ils t’ont déjà oubliée.

J’avais passé cinq ans sur ce travail. J’avais tout sacrifié pour ce travail, j’avais tout donné pour ce travail, j’avais laissé ma santé sur ce travail. Il n’y a eu aucune remarque négative sur lui, sur moi, tout allait bien, c’était bon, j’étais Docteure, on trinque, ça va Mademoiselle, alors qu’est-ce que ça fait, vous avez des projets, non, ah bon, embauchée, et c’est pour faire quoi après ?

Et c’est pour faire quoi après ? Cette question qu’on m’avait posée de l’autre côté pendant toutes ces années, c’était eux à présent qui me la posaient. C’est là que j’ai compris. Il n’y avait vraiment rien après, pas parce que j’étais morte finalement, mais parce que ce monde l’était à moitié, parce que ce monde était porté par ces personnes-là, qui étaient là mais qui dormaient quand ils ne s’écoutaient pas parler. En face d’eux, il n’y avait rien d’autre que le vide qu’ils projetaient devant eux et qu’ils laisseraient derrière eux. Toute la vacuité de ces instances de l’institution, toute cette structure qui n’était qu’imaginaire, ne tenait qu’à des titres posés sur des tables dans des bureaux en placo.

Il n’y a rien derrière ces portes, il n’y a que des couloirs qui sont animés de l’espoir de milliers d’étudiants qui auront tout à construire dès lors qu’ils seront diplômés.

Ma soutenance de thèse s’est passée dans une salle adjacente à l’un de ces couloirs. Je ne les ai jamais revus. Si je les revoyais, je les reconnaîtrais mais eux, ils passeraient probablement leur chemin sans me voir et s’ils me voyaient, leurs regards resteraient sans expression, ancrés dans cette ignorance commune à tous ceux qui ne voient rien de particulier.

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4 réponses

  1. Erika ! Quelle histoire. Une fois de plus ton article m’a faite sourire tellement qu’elle semble irréelle. La vérité c’est qu’on a envie d’y être – à ta soutenance – et de pousser une gueulante histoire de réveiller tout ce beau monde (au premier degré du coup). Hormis ce sujet, merci, oui merci de démystifier ce moment. Je n’ai pas encore soutenu ma thèse, il me reste à minima un an de travail et pour l’instant ce moment m’apparaît comme ton histoire… Irréel. Je m’en fais tout un monde, et en même temps je l’imagine comme un très grand stress puis champagne puis soulagement puis… « mais c’est ça en fait? » 😀 Un peu comme dans l’évènementiel où on se donne à fond pour un projet et une fois passé, on se dit « tout ça pour ça? ». Bon ça fait un peu négatif dit comme ça mais tu as raison de DEMYSTIFIER. Merci merci merci.

    1. Salut Julie-Céline,

      Je te remercie pour ce commentaire, qui m’a fait sourire aussi ! Et oui, tout ça pour… pour ça ?

      Bien sûr qu’il faut démystifier. Toute la difficulté à passer cette étape se situe dans notre tête : c’est notre rapport au doctorat qui construit cette appréhension. On respecte tellement ces gens-là, ce monde académique, la difficulté d’obtenir un diplôme de ce niveau, qu’on en oublie qu’en chemin on a grandi et qu’on a le droit et le mérite d’être là.

      Je te souhaite de vivre ta dernière année comme une belle année, et non pas comme moi, dans les enfers du doute. Accroche-toi, tu le mérites !

      Et si, en une année c’est faisable. Pose-toi un calendrier, et tu verras que tu n’es plus si loin que ça de l’arrivée 🙂

      A bientôt !!

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