ENSEIGNER À L’UNIVERSITÉ : POURQUOI J’AI ARRÊTÉ ?

C’est un sujet d’actualité puisque j’ai justement matière, cette semaine, à évoquer de nouveau ce sujet et à y réfléchir. Il y a trois semaines, alors que j’avais abandonné tous mes cours à l’université depuis un an, j’ai été recontactée par la collègue qui m’avait recrutée à l’origine pour l’un de mes cours. Elle me propose de le reprendre et pour diverses raisons, j’accepte. L’épopée qui a suivi est la matière qui m’impose aujourd’hui de prendre la plume pour vous raconter cette histoire flamboyante.

Durant mes années de doctorat, j’ai enseigné à l’université et j’ai eu plusieurs cours à ma charge dans deux universités différentes – l’une privée, l’autre publique. J’enseignais principalement l’histoire de l’art à différents niveaux, mais pas seulement : j’ai eu des ateliers d’écriture, un cours d’inspirations musicales et un cours de culture générale destiné à des étudiants qui préparaient le concours d’entrée en master de sciences politiques. Passionnant, me direz-vous !

En effet. J’ai eu la chance d’être recrutée tôt, et j’ai vraiment adoré enseigner. J’adore toujours enseigner, même si je dois dire qu’après cinq ans je commençais à m’ennuyer dans certains de mes cours : je trouvais redondant de répéter les mêmes choses, les mêmes remarques, les mêmes appréciations et surtout, j’étais frustrée de devoir autant rester en surface. Quand vous commencez à enseigner, vous avez l’impression que les étudiants de première année en savent plus que vous et qu’ils vont vous piéger avec leurs questions, puis avec l’expérience, vous comprenez que le risque est faible, en réalité, et que le propos est un propos de surface.

Vous n’allez pas dans le détail car vous n’avez pas le temps de le faire, ce qui est contradictoire avec le fait d’être recruté en tant qu’expert dans un domaine. Je suis spécialiste de l’histoire de l’art britannique, mais je suis recrutée pour enseigner l’histoire de l’art à un niveau licence. Forcément, je ressens un fort décalage entre mon travail de recherche et l’enseignement, alors que j’avais en tête depuis toujours l’idée d’une complémentarité entre les deux casquettes de l’enseignant-chercheur. Bien sûr, j’ai pensé que j’évoluerai, que ça arriverait par la suite et dans un premier temps, faire mes armes de cette manière me paraissait tout à fait sain et parfaitement normal.

J’ai donc renouvelé et adapté mes cours de façon à moins me répéter. Mais le programme m’était imposé, parfois à l’œuvre près. Je n’avais pas la liberté de créer mon propre programme, et j’avais même un TD dans lequel je devais spécifiquement évoquer une liste d’œuvres d’art et pas d’autres. Pour parler de classicisme, on projette telle œuvre de tel artiste ; pour évoquer le romantisme, telle œuvre ; pour le modernisme, telle œuvre ; etc.

La première année, avoir ce cadre m’a convenu : cela m’a permis de ne pas partir dans tous les sens et ça m’a fait gagner un temps précieux puisque je n’avais pas à rechercher les œuvres et à élaborer de programme cohérent – rappelons qu’à l’université, nul n’est formé à enseigner ; comme tout un chacun, je me suis donc improvisée enseignante. Rappelons aussi que j’ai été recrutée seulement quelques jours ou quelques semaines avant le début du semestre, selon les cours et les années, et qu’enseigner n’a jamais été mon activité principale : si j’ai déjà atteint les treize heures de cours par semaine, j’avais un emploi alimentaire à temps plein par ailleurs et accessoirement, j’étais doctorante non financée mais élue comme représentante des doctorants auprès du laboratoire et de l’école doctorale.

On comprend alors mieux que je n’aie pas, durant mes années doctorales, fait grand cas du type de contrat qui m’était proposé : dans le public, je n’étais qu’une simple vacataire tandis que dans le privé, j’ai été beaucoup mieux rémunérée (et mensuellement !) mais j’ai été remerciée par mail quelque temps après ma soutenance de thèse. En tant que docteure, je coûtais dès lors bien trop cher. Moi qui percevais le privé comme un possible plan B, quoi que moins prestigieux à mon sens, au cas où mon plan de carrière académique ne se passerait pas comme prévu, mon orgueil ne l’avait pas vu venir !

Heureusement, lorsque j’ai reçu ce mail, j’avais déjà décidé de prendre mes distances avec l’université : comme je l’ai déjà évoqué, mon état de santé durant mon doctorat s’était gravement détérioré suite à un burn-out et j’avais fini par être hospitalisée à deux reprises dans de piteux états durant ma dernière année de doctorat. Dès avant ma soutenance, j’avais pris le premier job correctement payé que j’avais trouvé et je m’étais fait embaucher en CDI. En 2019-2020, ce travail m’a permis de me poser, de faire le vide en attendant la soutenance et la différence de climat entre les deux atmosphères – celle de l’entreprise privée par rapport à celle de l’université – m’avait immédiatement fait beaucoup de bien.

Je suis restée dans ce job le temps de me questionner sur mon avenir professionnel, que je n’avais jamais sérieusement envisagé en dehors de l’université. Je savais que ce n’était qu’un job provisoire, qui n’avait rien à voir avec ma formation et dont j’ai rapidement fait le tour. D’ailleurs, même si ce travail m’a permis de couper avec l’ambiance de l’université, j’y avais perdu un élément fondamental pour moi : ma liberté. En doctorat, même quand je n’étais pas financée, j’avais toujours eu le choix de mes horaires, de l’heure de mes pauses, de mes tâches du jour, de mon rythme, et ce même quand j’avais un job alimentaire à côté.

Bref, l’année universitaire 2020-21 passe. J’avais renoncé à tous les cours que j’aurais pu garder et depuis janvier, j’avais construit mon projet pro et décidé de me lancer dans l’accompagnement aux doctorants à toutes les étapes de la thèse. J’ai lancé mon blog, ma chaîne Youtube, et dans ce contexte je suis donc recontactée il y a trois semaines par mon ancienne collègue, qui me propose de reprendre un cours d’histoire de l’art que j’avais laissé. Entre deux, j’étais devenue docteure et j’étais en plein déménagement de Lille vers la côte d’Opale – à deux heures de voiture environ.

J’accepte de reprendre le cours – c’est celui dans lequel je n’avais pas le choix des œuvres. Pourquoi ? Parce que cela me permet de revenir vers l’université, avec mon projet à côté donc sans pression. J’adorais enseigner et après plus d’un an de recul, je me dis que ça me ferait plaisir d’enseigner à nouveau une après-midi par semaine. Mais je ne suis plus doctorante et je suis devenue entrepreneure. Comment ça se passe pour le contrat de travail, sous quel statut me recruter ? « Ce n’est pas un problème, me répond-on, il vous suffit d’avoir un numéro de SIRET. » Alors, je sais que je vais perdre beaucoup de temps et d’argent dans les transports, mais je me dis qu’en déduisant le remboursement partiel de ces frais par l’employeur, cela me convient et je décide d’accepter.

Une semaine plus tard, l’administration s’aperçoit que ça coince car je suis toute jeune entrepreneure et qu’il faut l’être depuis au moins trois ans pour que cela fonctionne. Et comme il faut un emploi principal pour reprendre le statut que j’avais en étant doctorante, le statut de vacataire ne convient plus non plus. Je dois donc renoncer à prendre la charge de ces cours, ce qui n’est pas la fin du monde pour moi. Mais la collègue qui veut me recruter ne l’entend pas de cette oreille, et elle contacte la secrétaire de direction. Alors l’administration, Dieu seul sait comment, trouve une solution et je suis finalement recrutée comme par magie. Sous quel statut ? Vacataire. Décidément ce statut, quel potentiel !

Redevenir vacataire quand on est docteure et qu’on a cinq ans d’expérience dont deux sur le même poste, est-ce normal, est-ce acceptable ? Redonner le statut de vacataire quand on sait que la personne fera quatre heures de trajet pour quatre heures de cours, n’aura pas de contrat de travail et donc aucun droit social, pas de salaire, pas de congés payés, pas de droit à la formation, pas d’évolution de carrière puisque pas d’ancienneté comptabilisée, ni de complément obligatoire de rémunération et donc, aucun remboursement de ses frais de transport – 50€ l’aller-retour dans mon cas, soit 600€ à déduire d’une paye misérable sur les douze semaines du semestre. Payée, comme vous le savez, des mois après que le travail ait été effectué.

Ces rebondissements administratifs cumulés au fait de redevenir vacataire et de perdre autant d’argent dans les transports, me rappellent enfin à moi-même et je commence alors à me souvenir des vraies raisons pour lesquelles j’étais partie : ce n’était pas parce que mon état de santé s’était dégradé, mais parce qu’ils avaient dégradé mon état de santé. Il y a comme une nuance, là. Ce n’était pas moi qui avais un défaut d’adaptation ou de capacité à supporter ces aberrations, c’est le fait de m’être adaptée et d’avoir supporté ces aberrations pendant des années qui a failli me tuer, qui m’a poussée toujours plus loin dans une espèce d’épuisement et de mal-être complètement tabous à l’université et qui m’ont quasiment menée au suicide en 2018 et 2019.

Tout ceci me dissuade donc bien évidemment de reprendre ces cours, puisqu’il n’y a plus d’enjeu pour moi et que c’était plus un passe-temps qu’autre chose. Et comme j’ai aujourd’hui ce luxe, je pense à tous les vacataires de l’enseignement supérieur qui, comme moi pendant des années, ont été exploités et recrutés sous ce statut dont l’usage à ces niveaux de qualification et pour de telles missions est un crime. Je préviens la collègue qui veut me recruter, l’invitant à trouver avec l’administration un moyen de me recruter comme contractuelle et non comme vacataire.

Alors elle m’appelle, et m’annonce qu’il me faut bidouiller une fraude à la carte avantage SNCF weekend afin de bénéficier de – 25% sur mes trajets… du lundi. « En tout état de cause, le problème n’est pas là, ai-je dû prendre le temps de lui expliquer en souriant intérieurement de lassitude. C’est le statut de vacataire qui ne me convient pas. » J’affirme que j’estime devoir être recrutée en tant que contractuelle, et qu’en l’absence de solution pour ce faire je renoncerai à ces cours.

J’eus donc droit à la tirade culpabilisante – la même que la fois où j’ai renoncé à un poste de professeure de français dans un établissement situé à 50 km de chez moi après trois mois sans rémunération. Elle me répond qu’elle essaie de me trouver des solutions, dont je n’ai que faire, pour prendre des cours, dont je n’ai que faire, sous un statut conçu pour des missions ponctuelles non vouées à se renouveler. Elle me dit qu’en somme, je ne suis pas motivée, que je n’ai pas envie de travailler, et que je la mets dans l’embarras.

Il y a deux ans encore, ce genre de discours fonctionnait très bien avec moi. Je n’aurais d’ailleurs rien dit au départ parce que j’aurais estimé que je m’étais engagée envers elle et je l’aurais assumé. Si vraiment, j’avais décidé de faire ce que j’ai fait aujourd’hui, je n’en aurais pas dormi pendant des jours. Je ne suis pourtant pas de ceux qu’on manipule facilement, mais j’avais du respect et une déférence profonde pour l’université et ses acteurs, pour ce qu’ils incarnent et pour la place, même minuscule, qu’ils m’avaient si généreusement accordée. J’aurais eu l’impression de leur manquer de respect, de leur faire perdre leur temps, de ne pas être fiable et surtout d’être orgueilleuse – ce qu’on m’a déjà reproché ouvertement.

Et en tout état de cause, voici la réponse de l’administration : « Madame, je suis désolée l’université ne peut pas vous recruter en qualité de contractuelle. Cordialement. »

Voilà, les raisons pour lesquelles je quitte définitivement le monde académique. On sait que la structure universitaire est profondément défaillante, mais vous ne trouverez jamais, jamais, d’entreprise privée coupable d’une telle exploitation de ses salariés, au mépris total de leurs qualifications, de leur expérience, de leur ancienneté, de la valeur ajoutée qu’ils apportent, de leurs efforts et de leurs attentes, de leur travail et, accessoirement, de la jeunesse qu’elle forme au quotidien. J’ai tant d’amis titulaires, et tous font le constat identique.

Je lis souvent çà et là que les entreprises privées ne reconnaissent pas suffisamment le doctorat, qu’elles connaissent mal la valeur ajoutée d’un docteur par rapport à un titulaire de master, que le doctorat est encore mal reconnu dans le privé. C’est clair. Mais que l’université elle-même n’en ait que faire et qu’elle piétine à ce point les docteurs qu’elle forme, que les enseignants-chercheurs eux-mêmes, trop souvent, se permettent d’avoir de pareils discours et une inconscience totale de l’infantilisation qu’ils prodiguent envers leurs collègues, ça, c’est une trahison et un très grave aveu de faiblesse.

Loin de moi l’envie de dire aux autres de ne pas accepter ces contrats de vacataires ou qu’il faut se battre alors que les doctorants le font déjà, tous les jours et pour tant d’autres choses. Ce que je veux surtout dire à chacun d’entre vous, c’est de ne jamais vous rendre malades comme j’ai pu le faire pour ces gens-là. Vous n’êtes pas sans valeur, vous avez une énorme force de travail, vous êtes plus que motivés et aptes, vous méritez la place que vous avez acquise à l’université, et personne n’a le droit d’insinuer en vous le moindre doute sur votre intégrité.

Love sur vous, à la semaine prochaine !

Erika

#devenir #enseignant-chercheur ? Mon #expérience

Share on facebook
Partager
Share on twitter
Partager
Share on linkedin
Partager

2 réponses

  1. J’ai été très touchée par ce témoignage, merci beaucoup. Moi aussi je suis docteure depuis 2017 et je n’ai pas encore réussi à publier ni à me qualifier. Entre le travail et la recherche constante de travail (parce que je continue à faire quelques cours en tant que vacataire et je travaille comme freelance) je ne trouve ni le temps, ni l’énergie. Le burnout et la dépression pendant et après la thèse sont une très dure réalité. L’isolement et la mécompréhension des autres aussi.

    Par ailleurs, je dois ajouter à mon histoire le fait d’être étrangère et avec ceci l’angoisse liée aux papiers, à la méprise des directeurs (surtout à cause de la langue et d’être originaire d’un pays en crise, même s’ils/elles ne se rendent pas compte de leurs micro agressions permanentes).

    Trois ans se sont passés depuis ma soutenance, et je ne trouve pas les mots pour décrire mon expérience sans sentir que je me justifie ou que je suis ingrate. Je ne trouve non plus les mots pour exprimer le niveau de fatigue, de tristesse et de haine de soi qui résultent d’un tel processus. Je n’ai pas encore renoncé, je me demande en permanence si je devrais, et ça fait mal de voir le temps passer sans travailler sur ma carrière académique. De plus en plus je me pose des douloureuses questions sur l’intérêt de cette carrière et de donner encore plus de sang à des institutions que, je sens, rend invisible ceux qui veulent en faire partie et qui accueillent en priorité aux plus privilégiés.

    Bon courage à vous et un grand merci pour vos mots et pour partager votre histoire.

    1. Bonsoir Laura,
      Je viens d’être notifiée de ce commentaire, je ne sais pas ce qui s’est passé. Mais nous avons échangé sur youtube déjà donc je valide simplement ce commentaire 🙂
      À très bientôt !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.