QUEL RYTHME DE TRAVAIL EN DOCTORAT ?

Bonjour à toutes et à tous !

La question du rythme de travail lorsqu’on est en doctorat, c’est une question qui est beaucoup revenue au cours du temps. 

Faire un doctorat, ça suppose une énorme capacité de travail, mais la difficulté ce n’est pas tant ça. 

La difficulté, c’est que quand vous êtes en doctorat, vous devez être à la fois un sprinter.euse et un marathonien.ne. Il faut tenir sur du très long terme sans garantie de réussite, puisque vous êtes sur un projet de recherche qui va durer cinq ans en moyenne, mais en même temps vous avez tous les micro-projets autour qui vous demandent de faire des sprints, tout le temps.

  • D’un côté il y a la thèse, donc recherches et écriture, déplacements, veille bibliographique, etc. 
  • De l’autre côté, il y a tout le reste : les cours si vous enseignez, les conférences, l’organisation des colloques, les publications qui ont vraiment un calendrier éclaté, un job alimentaire aussi pour la majorité des doctorant.e.s, et puis tout le reste — ça peut être des responsabilités au sein du laboratoire si vous en avez, mais aussi tout ce qui est recherche de financements avec les dossiers de candidature à monter, l’administratif avec tout ce qui concerne les inscriptions et les comités de suivi de thèse & compagnie.

Donc c’est un rythme qui est très spécifique et qui a priori requiert une certaine discipline, une rigueur à toute épreuve, et moi en fait je voudrais nuancer un petit peu tout ça en vous parlant de mon expérience.

Quel rythme de travail en doctorat ? C’est la question que je voudrais aborder aujourd’hui parce que je connais beaucoup de doctorants qui culpabilisent énormément par rapport à ça et j’ai envie de vous dire un certain nombre de choses.

1. Théorie vs. Réalité

Premièrement, c’est tout bêtement que la théorie et la réalité sont deux choses très différentes.

La théorie, c’est qu’un doctorant est extrêmement rigoureux, hyper régulier, et avec une motivation sans faille. Moi, je dirais que pour être vraiment honnête, je n’ai pas du tout été régulière dans mon travail de doctorante, et je n’ai plus du tout honte de le dire. Je pense vraiment qu’il faudrait être un robot pour réussir à tenir autant de pression et autant de travail sur autant d’années parce que dans l’ensemble, je pense que c’est mentalement inhumain. Personne ne peut faire ça, ou alors présentez-moi cette personne. 

La réalité c’est qu’une personne qui travaillerait régulièrement, toujours de la même façon, avec une intensité constante sur des tâches aussi variées, quotidiennes et de très long terme, c’est une personne qui ne PEUT PAS avoir d’idées.

Alors oui, il ou elle va peut-être écrire sa thèse SHS en deux ans, mais je doute que la thèse qui sera produite soit autre chose qu’une coquille vide. La réalité du doctorat c’est qu’il faut avoir du temps pour penser, pour prendre du recul, pour avoir des idées et les projeter, les lier les unes aux autres. Il faut penser les choses qu’on lit, autrement les chercheur.se.s auraient été remplacé.e.s par des ordinateurs et des bases de données depuis bien longtemps. 

Les idées que vous aurez, vous ne pouvez pas les programmer. Vous ne pouvez pas vous dire que le lundi matin vous allez prendre deux heures pour penser et avoir vos idées, ou que vous allez le faire 30 min tous les jours, et qu’ensuite vous allez enchaîner les actions.

L’expérience du doctorat, c’est comprendre que ça ne marche pas comme ça et qu’en réalité les idées vont et viennent, que par moments vous allez vous mettre en mode machine mais qu’à d’autres moments vous allez avoir besoin de ralentir et de lâcher du leste, et ce pour le bien de votre travail. C’est justement ça toute la difficulté.

2. Mon handicap : corps vs. esprit 

Personnellement, cette question a été au centre de mes réflexions quasiment toutes les semaines pendant toutes mes années de thèse. Parce que je culpabilisais énormément, mais en même temps je tendais vraiment à déculpabiliser mes ami.e.s doctorant.e.s qui étaient dans la même culpabilité que moi sur la question du rythme. On se prend beaucoup la tête avec ça, et on n’en parle entre soi très rarement, c’est tabou en fait. 

Quand on est tous ensemble, on met tous nos masques et on joue aux parfait.e.s doctorant.e.s hyper serein.e.s, hyper à l’aise avec notre rythme de vie et hyper épanoui.e.s dans le monde des idées. Et rien que ça, c’est épuisant. Combien de fois suis-je rentrée chez moi après un colloque, complètement lessivée à cause des pauses qu’il y a sur ces évènements ? Les pauses ! Tout un sujet. Vous êtes tranquille dans votre bulle pendant que les intervenants passent, certains vous donnent des idées, vous prenez du recul sur votre recherche grâce à ces évènements, vous vous sentez respirer et puis viennent les pauses. Les pauses café durant lesquelles il faut socialiser, avoir l’air intelligent.e, sourire et parler de notre recherche alors qu’on a le nez collé dessus et qu’on est devenu.e.s les pires ambassadeur.rice.s de nos propres idées !

Bref. Mon handicap.

Je vais vous dire une chose : en première année de thèse (2014), j’ai fait un gros burn-out parce que j’avais tout enchaîné depuis le bac sans soutien, et j’avais clairement tiré sur la corde pendant mes années de licence et de master sans faire la moindre pause et sans avoir pu me ressourcer.

En doctorat, je suis arrivée avec tout mon enthousiasme et vraiment un très bel élan, j’étais à l’aise avec le fait de cumuler les études et la vie professionnelle, j’avais mon beau petit planning et je me sentais assez bien. Et puis un jour, d’un seul coup au bout de trois mois, je suis rentrée du taf à 9 heures du matin — je travaillais de nuit — et ça a été le black out. J’ai ouvert la porte de chez moi, j’étais censée me mettre direct au travail, il faisait super beau dehors et vraiment, une belle journée s’annonçait. 

Et en fait, je m’en souviendrai toute ma vie : je me suis figée, mon corps s’est bloqué. J’avais ma veste, mon sac comme ça à mon épaule, et je me suis figée. Je me suis assise dans mon canapé, j’ai eu une sensation vraiment violente qui me disait que j’allais mourir quoi, là, maintenant. J’ai eu peur. J’ai appelé ma soeur, qui était à l’époque en congés maternité et qui habitait à 40 minutes de chez moi et elle est venue. Quand elle est arrivée, j’étais exactement dans la même position avec mon sac à l’épaule dans mon canapé et je ne bougeais plus. Elle m’a emmenée chez le médecin et voilà, il n’a pas fallu longtemps pour qu’il m’annonce que j’étais épuisée et qu’il fallait que je m’arrête.

Le problème c’est que j’étais en période d’essai au taf donc forcément, je ne me suis pas arrêtée.  Perdre mon travail à ce moment-là m’aurait apporté beaucoup plus de problématiques que je n’en avais à ce moment-là donc ça a été vite plié dans mon esprit. Les congés scolaires se profilaient donc je me suis dit que ça allait le faire, et j’ai continué comme ça pendant des années parce que ça n’a jamais été le moment de m’arrêter. Honnêtement, je pense que si je m’étais arrêtée je n’aurais jamais repris, et c’est cette certitude qui m’a portée.

Ce burn-out que je n’ai pas soigné, il m’a suivie et je l’ai perçu longtemps comme un handicap, c’était clairement mon handicap et j’ai tout fait pour le planquer. Dans l’ensemble, je pouvais travailler de façon intense mais sur des périodes courtes, quelques semaines, car rapidement le point de rupture se profilait à nouveau. J’avais des sensations dans tout le corps qui me prévenaient, et j’avais tellement peur d’elles et de l’idée de devoir m’arrêter de manière prolongée, que je m’obligeais à faire des pauses courtes et à mettre en place toutes une série de stratégies — dont je vous parlerai bientôt dans un sujet à part entière — pour tenir ce rythme si particulier.

3. L’acceptation : rythme vs. engagement

Ces stratégies m’ont permis de tenir pendant trois-quatre ans, jusqu’en 2018. Ce qui m’a fait basculer c’est d’obtenir un gros financement de l’université de Yale qui impliquait d’aller vivre à Londres. Même si j’étais enfin libérée des problématiques financières, ce déplacement à Londres a complètement anéanti mon équilibre et la vie que j’avais construite à Lille pierre par pierre. 

Je me suis à nouveau effondrée après trois mois et cette fois j’ai atterri à l’hôpital où on m’a dit : « vous êtes brisée en mille morceaux, c’est comme si vous veniez d’avoir un accident de voiture et que tous vos membres étaient cassés. Vous ne pouvez pas sortir. » Et de toute façon pendant quinze jours honnêtement, je n’en avais plus du tout la force.

Je ne suis pas restée plus de quinze jours à l’hôpital car je devais retourner à Londres, pour moi c’était toujours une question de priorité et là, pour rien au monde je n’aurais rompu mon contrat avec l’université de Yale. Par contre, cette fois j’avais compris la leçon et j’ai enfin commencé à changer et à accepter mon handicap. Je peux vraiment dire que depuis, ce handicap est mon meilleur ami car il me guide. Je n’ai qu’à l’écouter et faire ce qu’il me dit pour que tout se passe bien dans ma vie. J’ai enfin compris à ce moment-là que j’avais un problème de rythme et d’acceptation de mes limites.

Or, je sais qu’il n’y a pas besoin d’avoir un handicap comme le mien pour savoir que chaque être humain a ses limites, ce sont les limites du corps et celles de l’esprit se dessinent à partir du moment où les limites du corps ont été atteintes. Si vous ne prenez pas soin de votre corps, vous allez vous mettre des limites dans l’esprit, c’est inévitable. Vous n’aurez jamais d’idées si vous vous imposez le rythme robotique qu’on est tenté d’organiser quand on est engagé dans un doctorat.

Aujourd’hui, j’ai compris que l’engagement et le rythme étaient deux choses distinctes. Je suis profondément engagée dans tous mes projets, j’y pense tellement en permanence que même si je ne suis pas devant mon ordinateur en train d’écrire, je travaille, je nourris mes réflexions, et j’avance. Par contre, j’ai un rythme assez décousu : je travaille fort durant plusieurs semaines ou plusieurs mois (3-4 mois maximum) puis je me relâche. Je suis comme ça, j’avance par à coups. Pendant deux semaines je vais avoir l’impression de végéter parce que je ne produis pas de manière intensive, et d’un seul coup je vais produire à mort et je vais être en mode robot sans problème. 

Et si je cherchais à lisser ça pour être régulière, je redeviendrais médiocre parce qu’en fait j’ai besoin de ces respirations entre deux périodes intenses. C’est naturel, c’est difficile à accepter car « c’est comme ça ». Ce n’est pas exactement comme je le voudrais parce qu’on voudrait toujours être plus productif.ve, on se dit que si on bossait en mode robot tout le temps on ferait plus de choses. Mais il n’y a rien de plus faux, et à présent je n’ai plus du tout de problème avec ça. C’est comme le piano ou quand vous apprenez une langue étrangère, il y a des moments où c’est hyper laborieux, et par moments c’est comme si tout rentrait tout seul et que tout était assimilé. Le cerveau humain est ainsi fait.

Alors déculpabilisez. Aucun doctorant ou docteur que je connaisse n’est constant. La maturité en thèse, c’est se décomplexer vis-à-vis de ça. C’est le comprendre et l’intégrer qui m’a permis de faire un bon énorme dans la dernière année de mon doctorat, et de décider de soutenir ma thèse. Tout s’est réorganisé dans ma vie, tout s’est reprogrammé à partir de ce moment-là et surtout : tout s’est aligné dans ma vie dès lors que j’ai accepté ça.

Vous n’avez pas envie de travailler aujourd’hui ? Demandez-vous ceci : suis-je capable, aujourd’hui ? Si la question amène en vous de la motivation, forcez-vous à bosser. Si la question amène des émotions du fond de vous, la réponse est non. Prenez votre journée & observez ce qui se passe. 

Love,

Erika

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8 réponses

  1. Merci beaucoup pour ce témoignage! Tomber dessus alors que je fais une insomnie et que je me dis que demain je ne vais pas pouvoir être productive dans la rédaction de mon plan… Ça m’enlève un certain poids. Même si je sais que j’ai du chemin à faire vers la deculpabilisation…

    1. Salut Amy,
      Il y a des jours comme ça… Si tu as envie d’avancer mais que ce n’est pas le meilleur jour pour réfléchir à ton plan, fais autre chose. Tout ce que tu ne prends pas le temps de faire, les petits trucs qui permettent de bien préparer le terrain pour repartir du bon pied 🙂 Et se reposer, aussi, accessoirement. Je te souhaite bon courage pour ta fin de semaine ! À bientôt !

  2. Merci Erika pour ce nouveau témoignage ! Quand j’étais en année 1 de doctorante, j’entendais des doctorants (une en particulier) dire « je travaille tous les week-ends » en mode sans pause non-stop. Pour moi, impossible à faire. Quand j’ai des dead lines là je peux me mettre à fond les soirs et WE, sinon c’est impossible. Je n’arrive pas à me motiver de travailler pour travailler. L’image entre le marathonien et le sprinter est tellement vraie ! Et parfois ce qui manque c’est d’identifier une ligne d’arrivée claire et nette 😉 Heureusement une vient de tomber pour moi. C’est déjà ça ! ^^

    1. Salut Julie,
      Merci pour ce commentaire 🙂
      Je te rejoins totalement, je suis du genre à avoir besoin de la deadline et j’ai du mal à être à fond si je ne suis pas déjà un peu juste niveau timing ! Quand je m’y prends plus tôt j’ai le cerveau qui tourne au ralenti, j’ai moins d’idées, je fais le taf mais ça ne m’éclate pas du tout ! Et ce n’est pas simple à gérer en doctorat car les deadlines concernent surtout les call for papers et autres conférences/publications. Même les cours, au bout d’un moment ça ne me challengeait plus du tout. Je m’ennuie vite, comme beaucoup de doctorants je crois ! Alors cette question du rythme elle est centrale, en tout cas elle l’a été pour moi. Et pareil, quand j’entendais les autres je me disais « c’est pas possible je ne vais jamais y arriver, je taf pas assez, etc. » Finalement, tous ceux qui m’ont donné des complexes ont abandonné, alors j’avais juste envie de donner le pouvoir aux gens comme nous, les sprinters de dernière minute qui raflent quand même toujours les lignes ! Bravo à toi pour ta dernière en date !!! 💪💪💪

      1. Merci pour ton retour ! Ton blog est tombé à pic dans ma vie de doctorante ! J’espère qu’un jour cette espèce de rite initiatique de solitude du doctorant évoluera un chouia 😉

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